Tout ce qu’il faut savoir pour mieux comprendre la culture du bloc

Tout ce qu’il faut savoir pour mieux comprendre la culture du bloc

Lors de l’une de mes plus belles premières ascensions dans les Laurentides. Crédit photo : Mathieu Elie

Durant les deux dernières années, j’ai travaillé sur le documentaire Origine: Laurentides Bouldering que j’ai publié au printemps passé. À travers cet ouvrage, j’ai tenté de retracer et raconter l’histoire du développement de l’escalade de bloc dans la région des Laurentides, une tâche assez ardue en raison de sa nature plutôt secrète. Ainsi, dans un contexte où les sources historiques tangibles se faisaient rares (voire presque inexistantes), le recours aux entrevues avec les différents développeurs était nécessaire. Après avoir rencontré ces grimpeurs, les vieux de la vieille comme les plus jeunes, un constat frappant apparaissait à travers les différents récits de chacun: la culture du bloc, bien qu’elle soit différente pour chacun, avait perdu ses repères d’antan. Ce que la communauté représentait il y a un quart de siècle, avec une éthique pointue et une culture du secret bien ancrée (qu’on se l’avoue ou non), les caractéristiques qui étaient clairement liées aux grimpeurs et développeurs de blocs des années 90 peinent à combattre une modernité qui façonne le sport sans retenu. Les médias sociaux, les nombreux centres d’escalade de bloc d’une qualité exceptionnelle, et l’engouement des jeux olympiques, entre autres, font en sorte que la culture du bloc, ou ceux qui la façonnent, jadis, ne soient plus dans le siège du conducteur. On se trouve donc dans une situation où la culture est dirigée, en grande partie, par des agents qui auraient été, à l’époque, considérés comme étrangers à cette dernière.

La question suivante se pose donc naturellement : comment peut-on définir cette culture du bloc de nos jours, et comment peut-on y participer en contribuant de façon positive pour le développement du sport ?

Avant de plonger dans le vif du sujet, on doit commencer par ériger certaines bases afin de définir ce que l’on entend par « culture du sport ». Évidemment, un tel sujet est controversé, et il est difficile d’en discuter sans distance historique réelle : nous sommes en plein dedans! Par contre, on peut faire un effort pour mieux la comprendre, même s’il était difficile de s’entendre sur une vision ou définition universelle. Par culture du sport, j’entends un ensemble de phénomènes pratiques et idéologiques qui caractérisent un groupe en particulier. Ainsi, une grande majorité de ceux qui pratiquent et développent le bloc dans la région serait unie par ces caractéristiques régissant l’évolution du sport. Ainsi, ce qui apparaît logique de faire est de retracer certaines de ces caractéristiques à travers le temps pour comprendre comment et pourquoi elles ont tant changé. Soyons claires: il ne s’agit pas ici d’identifier un vainqueur entre les générations de grimpeurs, mais bien d’en discuter afin de rendre compte d’une culture riche qui ne cesse d’impressionner par son expansion fulgurante.

Entrevue avec Paul Laperrière pour le film Origine

 

En parlant avec les plus vieux bloqueurs comme Paul Laperrière, s’étant exercé au sport dans les années 1970, on note rapidement que le bloc était, pour eux, une pratique pour les grandes voies. Si on avait pu parler aux grimpeurs encore plus vieux, comme Fritz Weissner ou Claude Lavallée, qui faisaient du bloc à Val-David à la fin des années 50, on aurait probablement obtenu un discours semblable. Il semble que ce ne soit pas avant le début des années 1990 que le sport du bloc fût pris au sérieux pour ce qu’il est vraiment: des mouvements difficiles afin d’atteindre le sommet d’une roche. Voilà une définition simple, peut-être même simpliste, qui trouvait finalement un sens avec des grimpeurs comme Guillaume Carat. Il est le premier à avoir eu un crashpad dans la région, et il s’exerçait au bloc, souvent seul, dans une forêt remplie de blocs vierges. Comme il le disait si bien:  « Y’avait juste… personne ». Les grimpeurs sérieux s’adonnaient à l’escalade de voie sur les parois, et on avait que faire des marginaux qui grimpaient des petits bouts de cailloux insignifiants. Mais, pour Carat et ses chums, c’était beaucoup plus que ça. On y voyait une beauté singulière, on recherchait les problèmes les plus purs, avec des mouvements audacieux et particuliers. Pour la première fois, on allait au-delà de ce qui semblait aller de soi: l’escalade de bloc naissait à travers ces pionniers qui rendaient hommage aux boulders comme jamais auparavant. Il ne s’agissait plus de se pratiquer pour les grandes voies parce que, pour ces grimpeurs, les grandes voies n’avaient aucun intérêt. On faisait du bloc pour faire du bloc, pour son esthétisme, pour son intensité, pour sa singularité.  Aussi pour éviter les autres grimpeurs, mais ça c’est une toute autre histoire…

Crédit photo : Mathieu Elie

À cette époque, la recherche de la performance n’était toutefois pas celle qu’on connaît aujourd’hui. Oui, on tentait d’enchaîner les blocs les plus difficiles possible, mais habituellement ce n’était pas au détriment de la ligne logique. Autrement dit, on grimpait la ligne de moindre résistance. Ainsi, on débutait les blocs avec les prises évidentes et on suivait la ligne la plus naturelle jusqu’au sommet. On ne tentait pas de forcer des départs moins évidents ou esthétiques, on changeait plutôt de bloc. Évidemment, tout était à faire, pourquoi donc s’attarder sur des variations de problèmes sans intérêt ? Certains low starts établis une décennie plus tard n’auraient même pas été envisagés à ce moment. C’est pourquoi je prétends que la recherche de performance n’était pas aussi marquée : d’autres aspects comme l’esthétisme prenaient le dessus sur celle-ci.

 

Évidemment, cette mentalité a beaucoup changé depuis le début des années 2000. On a rapidement réalisé que la région des Laurentides était parsemée de petits bijoux de granite. Un grand coup a été donné à Val-David pour ouvrir les plus belles lignes. Au fil des années, des lignes de plus en plus difficiles étaient ajoutées, celle qu’on considérait trop difficiles auparavant. De façon tout aussi importante, les pionniers du bouldering new school s’aventuraient hors des sentiers battus pour trouver LA ligne qui allait faire saliver les autres. De façon un peu paradoxale, lorsqu’on la trouvait, on avait tendance à garder le secret bien gardé :  il pouvait se transmettre entre quelques initiés, sans plus. Ainsi, des rumeurs quant à l’existence de ces blocs (et secteurs de blocs) majestueux circulaient, mais très peu de grimpeurs y avaient accès. Le club V.I.P. des Laurentides, il fallait travailler fort pour y accéder. Par contre, on ne peut pas blâmer les développeurs de blocs de l’époque qui avait travaillé de façon acharnée pour trouver les blocs et, surtout, les brosser ! Dans un monde où l’existence de Google Maps apparaissait utopique, la recherche de bloc n’était pas ce qu’elle est aujourd’hui. Seulement quelques motivés avaient l’ambition et la ténacité pour faire la job, alors ils pouvaient bien faire ce qu’ils désiraient du fruit de leur travail.

Guillaume Carat qui préparait une ligne à Val-David. Crédit photo : François Parent

La découverte d’endroits secrets : difficile de rester muet

 

Lorsque j’ai commencé à m’intéresser au développement du bloc dans la région, c’est face à cette situation que je me trouvais. Je connaissais l’existence des spots secrets, j’avais vu les photos, visionné les vidéos et entendu les histoires, mais personne ne voulait me donner les indications pour m’y rendre. J’ai décidé que moi aussi, j’allais faire la job. Avec quelques amis, nous avons, d’année en année, retrouvé ces endroits dits secrets. Par la bande, nous avons trouvé de nouveaux secteurs de blocs vierges. Je n’ai rien volé à personne, j’ai seulement fait la job. C’est ce détail qui change tout. Lorsqu’on t’amène à un endroit que l’on désire garder secret, tu restes tributaire de ces grimpeurs qui te partagent leurs plus précieux secrets. Dans le cas inverse, où les découvertes proviennent de ton propre temps et travail, tu ne dois rien à personne. Tu fais ce qu’il te plaît avec cette précieuse information. C’est un peu dans ce contexte, à mon avis, que l’escalade de bloc dans les Laurentides à pris son envol. La culture du secret a poussé les plus curieux à faire la job. Naturellement, en quelques années, la région a été fouillée de fond en comble par les grimpeurs les plus motivés. Avec la croissance des réseaux sociaux, des centres d’escalade et du sport en général, l’information (qui était maintenant entre les mains de plusieurs) circulait de façon plus organique. Les secrets, ils étaient désormais entre les mains de plusieurs, ce n’était donc plus possible de les garder, au grand dam des précurseurs. Je ne peux pas parler pour les autres, mais je dois avouer que, personnellement, il était difficile de rester muet après avoir trouvé certains secteurs qui me faisaient rêver depuis des années. Je voulais qu’on en profite, qu’on vive le même trip qui gardait ma passion aussi vive qu’elle puisse l’être.

 

Si la description plutôt conservatrice que j’ai faite du milieu de l’escalade de bloc à son moment embryonnaire apparaît négative, je crois qu’il faut le voir d’un autre œil. Ceux qui ont participé activement au partage de l’information, s’ils s’étaient retrouvés dans les chaussures des pionniers, auraient probablement agi de la même façon. Tout est une question de contexte. D’ailleurs, ces mêmes grimpeurs qui étaient réticents au partage, il y a plus de dix ans, sont toujours actifs dans le domaine. Et la plupart, pour les côtoyer encore, m’apparaissent très ouverts d’esprit quant au développement du bloc et des différents secteurs. Comme quoi les mentalités changent au fils du temps et s’adaptent au contexte.

 

Il est aussi important de mentionner que l’une des raisons principales qui motivent le secret est la précarité des accès dans ces secteurs privés. On pourrait en discuter longuement, mais simplement dit, la privatisation des terrains dans les Laurentides (à un rythme effréné!) rend les choses beaucoup plus difficiles. Ainsi, cette fameuse culture du secret ne provient pas nécessairement d’intentions égoïstes. Moi-même, j’ai souvent gardé des informations secrètes, lorsque je le jugeais nécessaire.

 

Les réseaux sociaux qui changent la game

 

Tout cela me mène à un dernier point quant à l’état des choses à ce moment dans l’histoire. Si l’on tient compte des accès très précaires, de la popularité folle du sport et du rôle impressionnant des réseaux sociaux, que ce soit Facebook, Instagram ou autres, ce partage d’information qui s’est effectué dans la dernière décennie semble poser problème. Lorsque des nouveaux initiés se rendent dans ces sites anciennement secrets, et qu’ils agissent comme s’ils étaient au gym, avec des cris, de la musique forte et une éthique douteuse, on peut se questionner sur leur compréhension de la problématique des accès (et de l’histoire du bloc dans la région). Dernièrement, dans une story Instagram, j’ai vu passer ce phénomène précis. Et les auteurs ne s’en cachaient pas ; ils le partageaient à tous, banalisant du même coup leurs actions. La culture du secret, qui s’est transformée en culture du partage et de l’accès presque universelle, avait peut-être raison d’être. Peut-être que les pionniers avaient raison, après tout, de restreindre cet accès maintenant si facile. On peut se poser ces questions. Du même coup, je devrais me dire que j’ai fait partie du problème, en voulant partager ces informations. Sinon, on peut aussi se questionner, chacun de notre côté, sur nos comportements et leurs conséquences sur l’histoire de l’escalade de bloc dans les Laurentides. Dans vingt ans, pourrons-nous encore exercer notre passion et, de temps en temps, trouver de nouveaux cailloux qui inspireront les autres ? Avec ma formation d’historien, je connais les dangers d’analyser une situation en y ayant le nez collé. J’espère toutefois pouvoir profiter de ma passion encore longtemps, pouvoir la partager avec la prochaine génération, et retourner aux blocs que j’aurai ouverts il y a deux décennies.

Entrevue avec David Lacasse, probablement le plus grand des développeurs de bloc dans les Laurentides. Crédit photo : Mathieu Elie

Venez voir Mathieu Eli faire part de sa discipline lors de l’événement escalade au JACKALOPE !

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