Souvenirs de la scène montréalaise

Souvenirs de la scène montréalaise

Barry Walsh à l’âge de 34 ans, en 2005, avec un tailgrab to fakie de hauteur proportionnelle à l’importance qu’il occupe dans le panthéon du skate montréalais.
Big O. Photo par Félix Faucher.

Début des années 90, j’habite en région.  À chaque occasion que mon père doit se rendre à Montréal pour une réunion je me joins à l’expédition pour aller skater la métropole. Les premières fois je passe ma journée au Parc Jarry, ignorant l’existence de quelque autre spot insulaire.

Lors de l’une de ces visites estivales, un jour de pluie, j’aperçois une photocopie trempée sur un des piliers de l’abri : le skateshop Boardwalk organise une démonstration avec Ocean Howell et Willy Santos.

À l’époque, et jusqu’à aujourd’hui, Howell est un des skaters avec le plus de style sur une planche. Il a fait partie, pour moi, d’un panthéon où Matt Hensley, Guy Mariano et le Kris Markovich des premiers jours lui tenaient compagnie.

Willy Santos, durant cette période, est partout : il a au moins quatre parutions dans chaque édition de la revue Transworld et fait figure de locomotive au moment où, entre les roues minuscules, les pressure flips et l’émergence des jeans surdimensionnés, le skateboard et son industrie cherchent un salut.

La démo ne coïncidant pas avec une réunion montréalaise de mon paternel, j’effectue le trajet à partir de Magog en autobus, puis en métro, afin d’assister au passage des légendes. Il y avait une compétition en marge de la démo, et bien plus que la présence de Howell ou de Santos, ce qui va m’avoir marqué lors de cette journée ensoleillée, il y a vingt-cinq ans, c’est la rencontre des intégrants de la scène de skate montréalaise.

Je me souviens parfaitement de ce matin d’été, de l’entrée en scène de Raj Mehra avec ses cheveux tressés et ses deux accompagnatrices. Eric Mercier et ses gros frontside airs sur le quarter pipe, jusqu’à ce qu’il éclate son board et démontre son caractère explosif. Phil Beauséjour, qui était le seul qu’on entendait parler dans les deux files d’attente autour du bowl, attente en vue de skater le set de 3 marches.

Je me souviens aussi de Mark Mikahail, alias Brown Kid, qui a gagné le contest en terminant sa run avec un énorme ollie late back foot flip. Quelques années plus tard, Brown allait se casser une cheville et réapprendre à skater, mais du côté opposé, prenant de l’avance sur le skate switch stance, puisqu’il est devenu parfaitement ambidextre à l’époque où le switch était encore très rudimentaire.

Sur la rampe de six pieds aux transitions rapides Barry Walsh rockait des indy straight legs et faisait du breakdance sur le flat. Barry a aussi skaté le contest de street, terminant sa run en sautant en backflip, sans son skate, du haut d’un launch ramp. Le trick du jour est quand même revenu à Willy Santos qui a clearé la pyramide montée pour l’occasion d’un backside 360 ollie á haute vitesse. Il méritait amplement la couverture médiatique dont il était l’objet.

Big O

 

Lors d’explorations subséquentes de la métropole, j’ai pu découvrir quelques épicentres du skate montréalais des années 90. Le premier incontournable fut le Parc Olympique (également connu comme le Big O), un skate plaza natural disproportionnée. Au pipe, en ce même été de mes 13 ans, j’ai vu un groupe de skaters accompagnés d’un filmeur portant une grosse caméra vidéo. J’ai reconnu Barry grâce à ses lunettes, à l’aise depuis toujours sur son terrain de jeu de prédilection.

Barry Walsh,  frontside tailgrab. Big O, 2005. Photo par Félix Faucher. 

En plus des kilomètres de ciment, des curbs, des rails, des wallrides, des marches et de la structure parfaite en forme de sifflet qu’est le pipe, le stade possède aussi un toit en forme de skate heaven, pour qui ne craint pas les hauteurs…

Nathan Lacoste, blunt to fakie. Le quarter qu’il skate est le bord de la toiture, de l’autre côté se trouve un précipice de plusieurs étages. Big O, 2004. Photo par Félix Faucher. 

City Hall

 

Au début des années 90, la Place Vauquelin à côté de l’Hôtel de Ville de Montréal voyait sa part d’action, en termes de street skateboarding. Autour de la fontaine, un jour d’été, le nombre de skaters dépassait la centaine. Frank Saint-Pierre tournait à pleine vitesse, clearant les grilles que la coupe des arbres avait transformé en gaps.

Une fois le temps, tel le shishi-odoshi de bambou qui marque le rythme dans un jardin japonais, un cri venait interrompre le bruissement permanent de l’eau. On entendait un -“Five-O”, et la totalité des skaters déferlait vers le Chinatown, ou courrait dans les méandres du spot adjacent, le Palais de Justice. Une fois les skaters, puis la police dispersés, peu à peu, les skaters surgissaient à nouveau, et l’ambiance sonore de la fontaine était à nouveau accompagnée par le claquement du laminé d’érable contre la pierre et la rumeur des roulements à billes à peine atténués par quelques minces millimètres d’uréthane.

L’âge d’or du City Hall correspond aussi à celui du Radical, skateshop logé au fond d’un gift shop sur Saint-Laurent, ainsi qu’à la période où le groupe formé par Lik, Pik, Khit, Sivone et Somsay donnait le ton côté style et technique. Les Steve Cantin, Alex Gavin et autres banlieusards pre-450 (au sens où l’indicatif n’était pas encore adopté), faisaient également partie du paysage et de l’élite de la scène montréalaise.

Jai Ball, swicth backside 180 nosegrind, City Hall, 2005. Dans les années 90, c’est surtout le curb inférieur qui était utilisé pour les slappy noseslide, ainsi que le contour de la fontaine et les fameux bancs. Photo par Félix Faucher.

Peace Park

 

En 1995, lorsque j’ai emménagé à Montréal, le Peace Park est apparu en plein Red Light District, gagnant de l’attrait face au City Hall, dont la surface se dégradait en même temps que la sécurité s’accentuait. Le Peace Park a été témoin d’une transition importante lorsque les contraventions pour le skateboard, ayant atteint le montant astronomique de 600.00 $, sont ensuite disparues, grâce au travail acharné de -“Crazy” Dave Bouthillier qui s’est impliqué durant des années auprès des instances municipales pour obtenir une meilleure acceptation sociale du skateboard. En termes concrets il a réussi à faire légaliser le skate au Peace ParkQuelques années plus tôt, Barry et Marc Tison ont réussi un exploit analogue en sauvant le pipe à deux occasions, réusissant même à le faire déplacer ! C’est impressionnant comme chemin parcouru, pour le skate montréalais et pour la pérennité des lieux qui permettent sa pratique.

Carl Labelle est, à ma connaissance, la troisième personne à avoir ollié le Peace Park gap, le même été que Aaron Johnson et Joe Buffalo. C’est en 2005, à l’époque où skater au Peace impliquait parfois une course poursuite avec la police afin d’échapper à une contravention de 600 $. Photo par Félix Faucher.